dimanche 14 décembre 2014


Présentation par Béatrice Marchal du prix Prix Aliénor 2014 attribué à Max Alhau pour son recueil Le temps au crible, Éditions l'Herbe qui tremble. 

Béatrice Marchal, Max Alhau
Béatrice Marchal, Max Alhau

 

Max Alhau, Le Temps au crible, éditions L’Herbe qui tremble, 126 p., 16 euros.

Le Temps au crible est composé de cinq parties de longueur inégale (de dix à trente-deux textes, quatre-vingt seize au total). Elles sont respectivement intitulées Une Brassée d’air, De ce pays, Des mots tracés en blanc, Libre cours et  Terre d’asile ; la première est dédiée à la mémoire de Bernard Mazo et les deux dernières sont écrites en prose.
              On partira d’une constatation étonnante : ce recueil, dont le titre fait du temps le thème principal, parle d’abord – on serait même tenté de dire, surtout – de l’espace, qui lui apparaît d’emblée indissolublement lié. Cette correspondance est particulièrement claire dans le dernier poème de la deuxième partie, où l’évocation des terres recherchées se double sans cesse, au moyen d’une juxtaposition qui a valeur d’équation, de celle du temps :
Que solliciter
sinon des lieux encore à vif,
des jours en friche
que le temps ne menace plus ? 
Mais l’équivalence espace-temps apparaît dès le premier poème, qui s’ouvre sur deux recommandations relatives à un voyage, au cours duquel s’éprouvera  précisément la réalité du temps : les mirages indiquent que le réel n’est pas là où l’on croyait le voir. On y apprend aussi que le temps dont il s’agit n’est pas le temps normé, c’est un temps intérieur, étranger au temps destructeur dans lequel nous vivons, et inséparable d’un espace non moins intérieur :
Ce temps se situe toujours
à l’écart des horloges,
dans ces territoires
auxquels l’oubli
ne porte pas atteinte.
Si ces « lieux encore à vif / [c]es jours en friche/ que le temps ne menace plus» déjà cités peuvent évoquer l’inconscient, c’est en tout cas  une « mémoire affranchi[e] du temps » (20) qu’il s’agit d’atteindre.
Pour cela, sont requis de la constance et du courage :
Fais face aux précipices,
aux torrents, aux tourmentes.
Il s’agit de « rejoindre », c’est-à-dire de retrouver un pays perdu, que l’absence d’ombres et l’enracinement des éclairs font apparaître comme celui d’une révélation attendue. 
La difficulté vient en particulier de ce qu’on ne sait pas le situer : « nous marchons […] vers un ailleurs bien imprécis » (12), « le regard tourné vers l’ailleurs/ qu’est ce point hors d’atteinte » (30). Où que nous portions nos pas, c’est toujours « ce même désir/ d’approcher l’horizon » (14) et d’« avancer/ au-delà des frontières » pour trouver la lumière. Une lumière indéfectible, qui existe «derrière la ligne d’horizon/ou de l’autre côté d’un sommet », « une lumière à peine visible/qui ne s’effondre pas » (27), celle qui, peut-être, brille dans le « temps suspendu ». Mais les repères pour s’orienter manquent : il ne reste que des traces, difficiles à retrouver ou en passe de s’évanouir ; quant aux cartes, elles ne nous seront d’aucune utilité, « muettes » (68), « remisées » et finalement perdues (69). Pas davantage de secours à attendre d’une transcendance : nous sommes des « pèlerins égarés, à la foi hésitante » et le poète se définit comme un « pèlerin ayant déposé sa croix/ et tournant autour de son ombre/ pour ne pas se perdre tout à fait » (32).
Notre condition est celle de toute créature vivante, celle d’un être « de passage » en proie à une attente et un « effroi »(32), qu’il s’agit de conjurer (65), d’autant que ce dernier coexiste avec un sentiment aigu de solitude. Sans doute est-ce celle-ci qui sous-tend l’image du désert :
Entre l’attente et l’atteinte
c’est simplement le désert
qu’il convient d’aborder
ou l’oasis toujours en marge. (19)

Sache que le désert
qui brûle jusqu’aux rêves
est bien une patrie
pour toi seul habitant
précaire et provisoire. (55)
Cette solitude doublée d’effroi s’assortit naturellement d’une sensation fréquente et douloureuse de froid : « Toi qui t’efforces/ de bafouer le froid, le givre », dit en s’adressant à lui-même le poète ; sur la terre qu’il recherche, « les mots ne gerceront plus/ dans le froid, dans le soir » (35).
Son désespoir sur la vanité et l’échec de l’entreprise sont souvent exprimés et régulièrement évoqués « doutes » et « soupçons » sur l’insignifiance de notre vie, menacée de se réduire à une « illusion », ainsi que de notre personne, avec son « histoire/ si blanche, si diaphane », si humble :
« Parfois tu doutes même de ton passage » (29).
Répétons-le, le temps détruit tout :
« Ta présence si diaphane/et dont le temps atténue la vigueur,/ruine les perspectives, tes certitudes/comme si déjà s’effondrait une maison/et qu’il ne restait plus que ses empreintes/ à peine perceptibles sur le sol,/vestiges d’une histoire promise à l’oubli »(29).
On reste ainsi dans l’ignorance, condamné à ne jamais rien savoir de soi car le voyage n’aboutit jamais – comment le pourrait-il, dépourvu qu’il est d’un sens :
Nous allons sur des chemins sans issue, […]
à jamais perdus de vue et de vie,
désireux d’accomplir sans gloire
ce qui ne saurait se nommer destin.
Nous autres passants inaccomplis […]
 nous héritiers du vide
 et vers lui retournés, puisque la mort a le dernier mot.
De façon significative, nombreux sont, dans la géographie imaginaire de Max Alhau, les « chemins de traverse », « souvent pareils à des impasses »(54):
Tu es ici ou là mais toujours à l’écart,
perdu et muet sur un chemin de traverse. (68)
Il n’empêche qu’il faut poursuivre :
la marche n’épuise que le possible
et renouvelle le plus secret de nos parcours (54).
Car le poète sait déceler au sein de la réalité – ne serait-ce que « le frémissement d’une feuille » – les indices d’une promesse : soudain
tout est là
pour que l’on reste fidèle
à ces terres, à ces espaces,
à des récoltes sans partage, à ce qui se dessine
plus loin, en contre-bas (67).
Quand bien même ce ne serait là qu’une illusion ravivée, l’attitude à adopter sera celle d’une résistance qui fait du poète un « chasseur sans gibier » à l’affût d’un monde à peine visible/que l’on s’entête à rejoindre/parmi des rêves en friche (48). Et si, « face à la transparence, à la camarde », toute fuite est vaine, reste ce mot d’ordre d’être à jamais insurgé et sans crainte (45). Une attitude de tranquille inacceptation, qui vient de ce qu’on n’est certes « jamais affranchi de craintes ou de doutes », « mais [qu’]on avance » malgré tout :
mais on avance, le souffle court, pour affronter les ombres
et chasser les ténèbres » (57).
A certains moments même, prévaut une vision plus apaisée devant quelques bénéfices obtenus : si, comme Apollinaire, nous « demeurons » au bord du fleuve  héraclitéen, si le voyage ne débouche sur rien, il est cependant possible de parvenir à certaines découvertes, à condition d’accepter que celles-ci ne soient pas ce qu’on attendait ; ainsi, si loin que nous mène le voyage,
On sait bien qu’on ne quitte jamais
ce havre premier où tout s’est joué (30),
celui d’un temps
où l’absence ne pesait pas encore (44), « souvenir » de ce « monde » déjà évoqué – « un monde à peine visible/que l’on s’entête à rejoindre/parmi des rêves en friche »(48) – et qui constitue pour le poète une « oscillante patrie »(48). Le motif de la source, cher à Max Alhau, lui est lié et si improbable que soit le retour vers elle, on peut pourtant « attendre et espérer/puisque, non loin, une source inventera le fleuve »(69).
À ce lieu originel peut s’ajouter – ce sera le second bénéfice du voyage –  la découverte de soi comme autre :
On reste sur la berge du fleuve […]
on s’approche de soi
et c’est un autre qui paraît. (63)
Ce voyage imaginaire, motivé « pour dissiper ta crainte/de t’enfouir dans une ombre/ qui désignait l’absence » (58), et qu’aiguillonne un « goût pour l’infini » incessamment entretenu (ibid.), nous comprenons, dès le deuxième poème du recueil, qu’il est éclairé par un « feu noué/au cœur des mots ». C’est « au plus extrême des paroles » (15) qu’est attendue l’indication capable de nous montrer le chemin ; une équation est posée de facto entre mots et marche :
Ce qui se conquiert à force de mots,
de pas incrustés dans la terre (17).
Le seul voyage possible, dans le temps comme dans l’espace, est celui que permettent les mots : « Quelques mots se signalent à nous-mêmes/et nous entraînent au-delà/pour nous ramener, fidèles, là où/s’annulent les distances » (30).
Mais ne nous y trompons pas : ces mots sont ceux du poème, c’est-à-dire d’une langue faite de silence : « toi qui ne pris langue/qu’avec le silence » (18), ce silence, seul fiable, « qui cimente la vie » (20). Ainsi le poète se résout-il au rôle de « sentinelle d’un pays/dépourvu de conquérants »(18). Car si l’écriture ne permet pas d’accéder aux territoires convoités, c’est elle cependant qui, par la désignation, nous ouvre à une authentique forme de réalité et de présence.
Au souvenir du « havre premier » s’ajoutent, parfois, les indices d’une réalité dont le poète sait voir la promesse, il espère « déchiffrer » (le mot revient significativement) une histoire affranchie de toute durée (73). Oui, il existe des indices, dont rendent compte « les mots/tracés en blanc, presque effacés,/une écriture tombée en cendres »(47) ; ce sont eux que dans l’inconfort, voire la souffrance, cherche à saisir le poète, afin de leur restituer épaisseur et sens.
Cela survient lorsque – ou plutôt, si – le poète parvient à « rejoindre le seul chemin/après lequel il suffit de marcher/les yeux, le cœur fermés/pour dérober une part de son histoire » (72) ; la réalité est en apparence la même, mais elle échappe désormais aux contingences de l’espace limité et du temps qui passe :
Le même village qui tremble
sous le regard, c’est cela le retour
vers des lieux
qui n’ont plus de limites,
vers une époque
exempte de toute durée (70).
Ainsi se poursuit la marche, si tâtonnante soit-elle, « afin de dire non/aux trahisons, à l’anathème » (61), marche qui a pour effet de restituer, selon la correspondance entre espace et temps chère à Max Alhau, « tous ces moments réinventés/et pourtant éphémères/d’un âge sans partage ». Marche qui nous mènera « au cœur de la forêt »(31), autre motif caractéristique : la forêt, c’est-à-dire le lieu initial, un lieu inviolé, profond et protecteur, celui du « temps suspendu », sorte de paradis perdu qui, au plus obscur, livrera la claire vérité de notre être. C’est là « où l’on pourra passer le temps au crible »(66), et trouver le véritable objet de la quête poétique – ce qu’André Breton, à qui fait implicitement référence l’image du crible, nommait « l’or du temps ».
Ajoutons enfin que cette quête révèle Max Alhau comme le poète du souffle, de l’air et du vent. De son ambivalence, cet élément présente le plus souvent sa face bénéfique : s’il arrive que « nous nous heurt[i]ons» à lui (54), « nous ne possédons que le vent, l’air »(27), tout le reste nous échappe, à tel point que l’on « n’es[t] plus qu’un souffle/égaré dans le blizzard »(44). L’air, le vent, c’est ce qui reste en définitive : « On conserve la trace du vent/quand la mémoire s’affranchit du temps »(20) ; mais aussi ce qui nous guide de la façon la plus fiable: le monde est « à portée de souffle »(31) et dans la marche qui se veut quête, le souffle joue un rôle égal à celui des mots et des pas dont il est partie intégrante:
 Nous naissons d’un éclair
[…] Mais les mots, les pas, le souffle
lui accordent sa pérennité
et nous passons ainsi
[…]réconciliés avec le vent,
avec le temps qui n’est plus (53).
Oui, le vent s’avère un des meilleurs guides : « Mais le vent, la lumière /le conduisent vers des lieux/où gisent l’infini et d’autres âges, où la douleur n’a plus de nom »(62). Et c’est cet élément immatériel qui subsiste seul : « Nous n’aurons donc légué/qu’un peu de souffle » (59).
Max Alhau garde au bout du compte son humilité foncière, sans illusion sur l’impact de son œuvre sur le temps : « Tu as seulement gravé/quelques lettres/sur un tronc d’arbre/pour preuve de ton passage/si léger et sans nulle conséquence » (33). En guise de bilan, il constate :
Tu ne seras pas allé plus loin
que ne le permettaient tes rêves. (32)
La raison en est donnée par le thème du retrait :
 « Tu auras observé à l’écart […]
Tu seras resté cantonné
dans des lieux d’infortune/en butte aux tempêtes, aux éclairs […]
Tu auras simplement cru
qu’à l’écart des périls
tu pouvais souscrire/à quelques espoirs… »
Le poète est, à l’instar de ceux qui cherchent à atteindre le « temps suspendu », un de ces « passeurs en retrait des choses/mais quand même présents/dans ce pays » (41).

***
Max Alhau, Prix Aliénor 2014
Max Alhau

Dans les dix-sept poèmes en prose de Libre Cours, reste présent « notre désir de gommer les limites »(87) et de retrouver « une enfance sans racines »(79), ces « instants où rien ne nous était compté »(92). Si ce désir « entret[ient] la marche », le mouvement s’inverse, l’accent est à présent mis sur l’« ici » : il s’agit de « faire retour »(89) vers les choses qui nous entourent, aussi simples qu’une fleur de montagne ; certes leur « énigme » demeure insoluble, les « signes illisibles »(90) mais, grâce à « quelques images » qui nous resteront, elles ont le pouvoir de « vous entraîne[r] ailleurs » « vers des terres ou des pays […] où les feux ne cessent de brûler […] à portée de rêves »(86).
 C’est surtout grâce aux mots – ces mots fidèles qui « n’ont pas déserté, n’ont pas trahi »(92) – que nous pourrons nous tenir « entre ici et là-bas, nous, voyageurs de deux mondes enfin réconciliés »(89). Sans contestation désormais est entériné le « temps à jamais ancré dans son cours » et acceptée notre position en porte-à-faux, de résistants, « nous qui suivons tout en nous efforçant à d’autres attentes jamais comblées »(93). Max Alhau conseille en définitive de « célébre[r] le monde », « avec des paroles légères », c’est là, selon lui, la meilleure façon de « brise[r] ses propres racines », de « dissipe[r] l’ombre » qui menace et, objectif suprême, de saluer la lumière, « [s]on passage éphémère »(95).
*
Terre d’asile, au titre explicite, raconte le « pèlerinage » d’un poète qui revient, chaque année, dans le même paysage de montagne : « On entre dans ces horizons pour se soustraire à toute perte »(103). Dans cette partie se trouve confirmée et comme achevée la signification des thèmes et motifs précédemment rencontrés : l’enfance, l’éclair, la source... Le sentiment qui domine est celui d’un étonnement qui confine à la « stupeur » devant tant de  beauté, et celui de la plénitude : devant pareille grandeur, les contraires cessent de s’opposer et s’opère une véritable transfiguration. Cette « terre d’asile » est celle « d’une adhésion au monde », « terre qui s’accorde à nos rêves », à laquelle on « consent de tout son être »(109). Le poète se prend à espérer qu’elle est « un monde réfutant la durée »(113), celui d’« un temps figé »(114). Pourtant, « même ici », c’est le sentiment d’un échec qui va s’imposer : « on avoue être seul, à l’écart d’une réalité laissée en jachère. On reste au bord de son ombre, lassé […] de ne contempler que l’envers des choses»(121) et l’absence « marqu[e] au fer rouge une vie qui s’amenuise »(124).
Reste l’invincible espoir, en marchant encore plus avant, de découvrir « une lumière qui […] nous restituerait la forme des choses englouties, le parfum d’un temps trop vite mis à l’écart » (126). Et s’oppose au triomphe de la cendre ce qui restera d’une véritable contemplation, celle des choses dans toute leur « présence » – une pépite du « temps au crible », l’or d’une « mémoire » grâce à laquelle, finalement, « le temps n’emportera avec lui qu’un peu de vent ».
Béatrice Marchal
**********


Max Alhau, Prix Aliénor 2014
Max Alhau Prix Aliénor 2014   









jeudi 11 décembre 2014

Samedi 13 décembre 2014: Max Alhau Prix Aliénor 2014


Aliénor

Cercle de poésie et d'esthétique Jacques G.Krafft


à la Brasserie Lipp (salle du 1er étage)
151, Boulevard Saint-Germain à Paris 6ème



et

Les Poètes d’ALIENOR


La capacité de la salle est limitée par la réglementation sur la sécurité des établissements recevant du public. En cas d’affluence, priorité sera donnée aux adhérents du Cercle. Les autres personnes seront admises dans la limite des places disponibles.

Le Comité Aliénor

Séance suivante : Samedi 10 janvier 2015 :
Marguerite Duras  par Joëlle Pagès-Pindon
Consulter notre site : http://cerclealienor.blogspot.fr/

samedi 25 octobre 2014


Aliénor

Cercle de poésie et d'esthétique Jacques G.Krafft


a l'honneur de vous inviter à la séance du
Samedi 8 novembre 2014 à 16 h 15 précises

à la Brasserie Lipp (salle du 1er étage)
151, Boulevard Saint-Germain à Paris 6ème


Benjamin PÉRET
ou
Le grand jeu de l’automatisme

par

Gérard ROCHE


La capacité de la salle est limitée par la réglementation sur la sécurité des établissements recevant du public. En cas d’affluence, priorité sera donnée aux adhérents du Cercle. Les autres personnes seront admises dans la limite des places disponibles.

Le Comité Aliénor

Séance suivante : Samedi 8 novembre 2014 :
Remise du prix ALIENOR 2014 et
Les Poètes d’ALIENOR

Consulter notre site sur http://www.cerclealienor.com

samedi 27 septembre 2014


 Aliénor

Cercle de poésie et d'esthétique Jacques G.Krafft

a présenté lors de la séance du
Samedi 11 octobre 2014 à 16 h 15 précises

à la Brasserie Lipp (salle du 1er étage)
151, Boulevard Saint-Germain à Paris 6ème


Max-Pol FOUCHET
La poésie comme oxymore,

par

Adeline BALDACCHINO














Le Comité Aliénor

Association de la loi de 1901
Consulter notre site sur http://www.cerclealienor.com

samedi 28 juin 2014


Aliénor, Cercle de poésie et d'esthétique Jacques G.Krafft,
lors de sa séance du samedi 14 juin 2014 par la voix de présidente
Béatrice Marchal 
a attribué le Prix Aliénor 2013 à  
Gilles BAUDRY,
pour son recueil: 
Le bruissement des arbres dans les pages 
(Ed. Rougerie)



Dès le premier poème, le cadre, l’atmosphère, le ton du recueil sont donnés. Seul avec le silence […] j’écris. La solitude certes, mais dans une « absence habitée » ; le silence, mais « bourdonnant d’abeilles », où l’on peut « écouter sans fin venir/les pas de Dieu » ; la vie retirée « dans un lieu perdu/au bout du monde » mais « où tout commence » : on comprend d’emblée que pour Gilles Baudry, écrire – est-ce la condition, est-ce l’effet ? – instaure un ordre autre, où les contraires coexistent en cessant de s’opposer.
Sans plus tarder, le deuxième poème rend compte du titre : à la suite d’une expérience fondatrice, « le bruissement des arbres dans les pages » accompagne nécessairement le poète, qu’il lise ou qu’il écrive. Les deux citations placées en exergue en donnent une explication : pour Henry Miller, si « le monde redevient humain », c’est « grâce aux arbres » et la référence aux psaumes évoque, quant à elle, la « clameur silencieuse […] que fait entendre la page d’un livre ». Plus loin, le vent permet d’établir une correspondance entre le paysage et un livre : il fait de chaque paysage la page d’un livre écrit par Dieu, qu’il nous est donné de lire :
Page à page le vent
feuillette le grand Livre
pour que tu ailles dans la Création
de paysage en paysage
Et réciproquement, les mots, si impuissants soient-ils à vaincre nos douleurs, trouvent au moins dans les arbres des alliés :
Il advient pourtant qu’ils sachent frémir
éveiller dans les arbres
leurs rêves profus de ramures
et traduire en échos en reflets    
ce qu’a de plus ténu et de plus fin la réalité extérieure.
Les mots, il leur faut être, nous dit Gilles Baudry, « simples et immenses », mais « portés à [un] degré d’incandescence » qui lui permette, humblement, d’« illumin[er] un secret ». Sans abri est le poète, exposé tout entier à « ce goût de l’au-delà », premier, essentiel, qu’assurément « rien ne [lui] enlèvera » de même qu’il n’a jamais quitté Pierre Reverdy, son frère poète. Goût de l’au-delà également appelé « ce désir d’ailleurs »
Le motif de la lisière, introduit par l’oiseau – alouette ou loriot – qui vole sans en avoir l’air/en lisière de paradis, ou par l’extase des lointains, la définit comme lieu où l’espace touche au temps ; or, dans « L’offrande monacale », les ruines de l’ancienne abbaye de Landevennec voient leur grandeur spirituelle résumée dans ce vers « Le temps a pris la forme de l’espace ». La lisière peut ainsi apparaître comme une définition du poème, où s’écrit « l’envers du monde », lieu d’un invisible qui nous ouvre les yeux. Tel Parsifal qui en atteignant le château du Graal, apprend qu’ « ici le temps devient espace », Gilles Baudry fait de la lisière la forme d’un nouvel espace-temps, de nature spirituelle, propre, non seulement au poème, mais au recueil tout entier.
Or, le goût de l’au-delà pose, par la bouche de Pierre Reverdy, une « insoluble question » : « Irai-je plus loin que moi-même ? ». S’« il faut que chacun devienne le ciel », autre formulation, donnée cette fois par Novalis – comment faire ? 
Gilles Baudry répond qu’il suffit de « toucher la tunique du ciel » : pour lui en effet, une ambition excessive, qui serait de l’ordre de la prédation, ne sert de rien, limitons-la à une approche – la lisière toujours ! –, à un affleurement de ce que nous ambitionnons. D’ailleurs le manque, constitutif de notre condition, doit être accepté – « offrir ce qui nous manque » – car nous sommes « riches » de ce manque, il nous féconde en « creus[ant] le pur désir », et s’avère ainsi condition de l’amour :
Ne veuille pas combler le manque
ni affranchir
toute distance
– si porter les stigmates
De l’absence creusait le pur désir ? –
Corollaire du manque, le vide est une nécessité de la quête spirituelle :
 Ne le crains pas
 le vide
 ne le supprime pas
 me dit la voix
 – et s’il ouvrait les apparences ? – 
Le manque, le vide, le peu, le creux : c’est ainsi que se constitue tout un lexique de ce qu’on pourrait appeler un « insuffisant nécessaire», en vertu duquel « la nuit s’alvéole » et le poète éprouve le désir de « s’ajourer ». On peut y associer les thèmes du silence et de la lenteur, tous deux signes d’une déperdition d’énergie au profit d’un gain supérieur : nos gestes, notre cœur lui-même doivent se ralentir et l’être tout entier « s’ensilencer ». L’objectif est en effet, avant toute autre ambition, d’aller à la rencontre de soi et de se trouver soi-même : « Va vers toi-même ».
Cette marche vers soi associe – et c’est là une caractéristique de la poésie de Gilles Baudry – les contraires ; elle multiplie les apparentes contradictions – entre intérieur et extérieur, entre solitude et rencontre avec l’autre – afin de mieux les dépasser. L’injonction « Va vers toi-même » va en effet de pair avec la nécessité d’être « délestés de nous-mêmes », de ce trop-plein inutile qui nous encombre et nous interdit d’aller « l’âme nue ». C’est alors qu’« aller à sa rencontre » permet de « mieux s’empayser des autres » et ce que nous cherchons à l’extérieur dans un paysage devient correspondance de notre moi intérieur : ainsi dans les ruines de l’ancienne abbaye de Landevennec 
 « Distraitement/ par habitude/ les yeux cherchent en vain/ la voûte/ les arcades/ mais c’est en nous peut-être/ qu’on pourrait lire/ à ciel ouvert ».
L’autre, c’est aussi le paysage : « et nous veilleurs/ debout entre l’âme et le monde ». Paysage d’opale noyé de brumes – celui de la presqu’île de Crozon –, mais aussi rehaussé d’or comme un tableau des  primitifs italiens ; paysage souvent rendu sensible par le goût de notre poète à nommer, égrenant les noms bretons des lieux de sa chère presqu’île : « Ici/ l’estuaire de l’Aulne/ l’île de Térénez/ le Pâl  le sentier de Penforn ». Le paysage est partout : « Nous avons beau nous éloigner/le paysage ne nous quitte pas », ce paysage que nous pensons gratifier de notre regard « mais c’est lui/ qui nous embrasse », qui « te suit du regard avec tant d’égard »... C’est lui qui, grâce à son innocence, nous permet de « guérir/du temps/du monde tel qu’il va », si insatisfaisant ; c’est le paysage qui permet à notre cœur « désorbité » « de remonter/sa pente chaque jour » et nous aide à contrecarrer les effets négatifs « d’une mémoire déformante ».
 Gilles Baudry confère souvent au paysage des attitudes anthropomorphiques qui associent proximité et empathie avec l’homme. Le salut nous vient d’ « un pays innocent à regarder/intensément/au fond des yeux ». Ici encore, un jeu s’installe entre les contraires, en l’occurrence entre proche et lointain, intérieur et extérieur : c’est en accordant notre regard aux lointains que nous atteindrons l’intérieur de notre être : « l’accorder/ – seule harmonie qui nous requiert – à cette extase des lointains ». On remarquera la fréquence du verbe « accorder », employé bien sûr au sens de « mettre en accord avec », « répondre à », autre verbe récurrent ; mais accorder est aussi pris dans le sens de donner, faire don de, les deux sens étant d’ailleurs complémentaires, le don étant assurément condition de ce que l’accord a d’harmonieux.
Pareil accord est source d’une liberté nouvelle : il arrive qu’à ce degré d’harmonie, forme accomplie de spiritualité, notre corps devienne autre, s’ouvre à la perception d’une réalité plus grande et conjure tout destin.
De façon générale, Gilles Baudry vise, par sa poésie et la foi chrétienne qui l’imprègne, à situer l’homme au sein de l’univers dans une dimension nouvelle, tant spatiale que temporelle et telle qu’il y évolue plus librement : il est nécessaire d’arraisonner le réel, resté « invisité », afin d’ « ouvrir » les apparences.
Dieu est « une telle présence », « une lumière » qui nous permet d’échapper à un monde qui « ne suffit plus », et qui « nous grandit » à des proportions extraordinaires et cosmiques :
                  et dans les solitudes intérieures
                        comme elle nous accompagne
cette basse obstinée du silence des siècles
                  
en cette lente rotation des astres
autour du cœur
        
Ajoutons à cette liberté l’idéal pour nous d’atteindre une « simplicité sans limites », à l’image de ce ciel breton qui « pousse [cette] simplicité / jusqu’à vous quémander sa route » ; simplicité dont l’effet le plus immédiat est d’opérer l’intégration de l’immense dans le minuscule : il devient alors possible de « rêver grand/ dans les petites heures du temps ordinaire », de trouver « dans les miniatures de nos pas/ l’immense » et « dans le plus dénué […] cette part de ciel et d’amour/ qui qualifie la vie » :
       si passait la gloire dans les jours gris/ l’illimité/ dans l’ordinaire des petites heures ?
Le croyant y répond par la « gratitude », « la gratitude ailée/ dans l’étonnement inouï d’être en vie ».
 Pour aller au-delà de nous-mêmes, il faut enfin « sauvegarder l’enfance » et, pour cela, « se laisser guérir », se rendre tout entier poreux à l’esprit d’enfance, « respirer par tous les pores de l’enfance ». Ne nous y trompons pas, il ne s’agit pas là d’une régression mais bien d’une conquête, celle de « l’enfance à venir» : il nous faut « nous élever/ jusqu’à hauteur d’enfance ». S’il y a retour au passé, il ne peut être que renouement avec le regard vierge de « la première enfance », regard « d’avant la mémoire », pur de tout souvenir, capable de capter les secrets des chemins de creux. Ici encore, la mesure du temps est sensiblement différente.
Le ton du recueil est celui de la sérénité, il s’en dégage une sagesse, une paix bénéfique qui ont triomphé. Elles sont pourtant gagnées de haute lutte par le poète, le thème répété des pleurs intérieurs indiquant qu’il les connaît lui-même et s’il se trouve en empathie avec « ce qui pleure en [n]ous sans larme », « tout ce qui pleure à l’intérieur », il semble que ses propres prières soient, comme celles des femmes de l’île de Sein si éprouvées par le sort, « mêlées [aux] colères ». Pourtant Gilles Baudry s’impose, avant d’écrire, de « retrouver le calme de [s]a voix » : c’est là une condition essentielle qu’il met à l’écriture, « jamais les mots/ ne doivent blesser l’espérance ».
Car, en secret, œuvre une création qui est bonne, dans l’ombre travaille ce qui concourt à tout accomplissement et dont la création artistique est la manifestation privilégiée :
La page détachée, la phrase
inachevée, la toile
restée sur le chevalet – tout est là
me dit la voix
dans la sève invisible de toute croissance –
Pourtant, malgré tant d’efforts et de recherches, la question ne sera pas résolue et la partie I se termine, comme elle s’était ouverte, sur le silence auquel est laissé le soin de poursuivre la méditation :
« Profonde ô profonde question à creuser/ à poser/ à l’ombre gardienne du temps/ des secrets qui diffèrent sans cesse/ la réponse quinze fois séculaire ». (p. 47)
La première partie compte les poèmes les plus longs et les plus nombreux (33,  alors que la seconde et la troisième en comptent chacune 6, et la dernière 19).
Les vers sont en majorité pairs, le plus souvent octosyllabiques ; on repère de classiques figures de style, comme cette paronomase qui se fait discrète allusion à l’Evangile : le pont nous « fai[t] passer/ d’un rêve à l’autre rive » ; et le recours fréquent à des formes oxymoriques illustre la démarche qui vise, par le dépassement des contraires, un ordre différent. La musique est servie par un goût très sûr pour les allitérations et assonances : « nef végétale/ palmiers/ en guise de piliers […] cresson / au creux du val », « un chant d’écluse et de cristal », « Ce que ruines recèlent/ ce que fouilles révèlent/ se résume ou s’annule ».
*
Les trois autres parties du recueil reprennent des thèmes déjà évoqués, chers à Gilles Baudry.
 « Outre mesure », la seconde partie, est composée de six poèmes, dont chaque titre est une indication de jeu musical, pizzicato, legato, vibrato, continuo, ostinato, morendo. Elle est tout entière écrite sur fond de silence, d’un silence où – dont peut-être – naît cette musique, et où le poète pressent qu’il trouvera ce qu’il cherche obscurément :
Je souffre d’un lointain musical que j’ignore,
telle est l’exergue que Gilles Baudry emprunte à Cécile Sauvage, la poète qui fut la mère d’Olivier Messiaen. Chaque poème va constituer une mise au « diapason » : il « transpose », c’est-à-dire opère une correspondance, établit l’harmonie entre le monde extérieur et notre « stradivarius intime ». Il suffit pour cela de « pencher l’oreille »…
 On entend alors le murmure universel et persistant de l’énigme posée par toute réalité du monde que nous regardons ; au bout du silence, « reste la note ultime », l’interrogation suprême de « la vie/en fin de partition », note « intensément tenu[e] » en signe d’espérance, comme dans Lulu d’Alan Berg.
On retrouve dans la partie trois, intitulée «Votifs », une précision de l’observation qui s’assortit du goût de Gilles Baudry pour la nomination, et dans l’évocation pêle-mêle des réalités du monde, l’expression de l’amour profond qu’il leur voue, si humbles et ténues soient-elles.
« L’opulence du peu », titre de la dernière partie, couronne l’ensemble par un hymne aux bienfaits du silence, silence qui a « même tessiture » que la solitude mais qui seul donne aux mots leur « présence » :
Donner aux mots une présence
l’opulence du peu
accorder juste souffle à la vie,
le silence qui seul nous amène au plus intime de nous-mêmes et devient « parole » essentielle :
Tu cherches
un mot de rien
qui dirait tout

tu trouves une parole silencieuse
assise au fond de ta respiration,
le silence enfin qui se fait lumière et nous dirige au plus profond de nous-mêmes, là où repose le divin, le silence comme indice le plus sûr de l’ailleurs recherché : « l’au-delà/est l’au-dedans ».
Mieux que jamais est exprimée la correspondance entre haut et bas, ciel et terre ; c’est ainsi qu’il est possible d’affirmer qu’avec l’humilité requise,
un seul brin d’herbe suffirait
à nous faire de l’ombre.
Réapparaît également le hiatus entre l’origine et la fin de toute chose, et le sentiment qu’il alimente si fortement chez Gilles Baudry, de l’inexpliqué.
Le dernier poème enfin s’adresse d’une façon aussi simple et juste qu’émouvante  aux poètes,
Poètes
voués à la notoriété
de l’ombre ;
il confie leur obscure immortalité à la garde du vent, à son souffle pour les inscrire, à travers sa conversation avec les arbres, « au livre de la vie ».
Béatrice Marchal, présidente du Cercle Aliénor. 

Le Bruissement des arbres dans les pages, éditions Rougerie, 87 pages, 13 euros.
















Cette dernière séance du Cercle Aliénor a également été dédiée aux poètes du Cercle qui ont pu lire leurs poèmes.